Musée de la Faïence – Quimper


Début juin, j’ai eu l’occasion de découvrir le musée de la faïence de Quimper ainsi que les ateliers de la faïencerie HB-Henriot – encore en activité. Un des points forts de la collection de la faïencerie HB-Henriot est la présence importante des modèles (moules et poncifs) et des écrits. 20.000 modèles sont ainsi conservés dans les greniers de la fabrique :


Faïencerie HB Henriot par Hexaconso

Récemment, un programme numérique de grande ampleur a été développé au sein de la faïencerie HB-Henriot. En savoir plus…

Le musée de la faïence

Un peu de technique…

Les assiettes échantillons permettent de référencer les pigments, mais aussi à présenter des décors imprimés, peints et parfois dorés. Ce support permet aux peintres sur céramique de tester leurs pigments. Encore aujourd’hui les peintres sur porcelaine/faïence doivent réaliser leur plaque-échantillon. Dès le XVIIIe siècle, ces assiettes ont sans doute été utilisées pour servir de référents aux peintres et/ou pour aider les clients à choisir un modèle. En effet, les catalogues de tarifs – jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle (grâce à l’abaissement des coûts de l’impression dû aux améliorations techniques) – étaient alors très succincts. Ici un exemple de catalogue de tarif de la faïencerie de Creil de 1838. La colonne de gauche mentionne l’article, puis viennent les différents tarifs des produits en fonction du décor (laissé blanc ou décoré). Les éléments descriptifs sont peu nombreux et le nom du décor est rarement mentionné.

 

Pigments – assiette échantillon (c) Sabine Pasdelou

 

Autour de l’assiette : les flacons contenant des colorants céramiques. Les pigments sont composés d’éléments métalliques, tels que les oxydes. Dans l’Antiquité, les céramistes utilisaient des oxydes à base d’oxyde de fer. En fonction de la cuisson, l’ajout (cuisson en atmosphère oxydante) ou l’évacuation (cuisson en réduction) d’air va modifier la couleur du noir au rouge. Une fois les pigments préparés, le peintre procède à l’exécution de son décor. Les peintures vitrifiées peuvent être appliquées sur glaçure ou sous glaçure.

Concernant la technique du poncif, je vous renvoie à l’article sur les ateliers de Sèvres. Le musée de la faïencerie de Quimper présente ci-dessous des assiettes montrant étape par étape cette technique.

Technique du poncif (c) Sabine Pasdelou

 

Des modèles et des poncifs sont exposés dans plusieurs salles du musée. Ces documents sont assez rares. Les poncifs, par exemple, sont des matériaux très fragiles. Pour rappel, le poncif est un papier transparent qui va être perforé de petits points très rapprochés les uns des autres dans le but d’exécuter un motif. Après avoir appliqué le papier contre le support à décorer, le céramiste passe délicatement dessus un matériau qui disparaîtra à la cuisson (comme le charbon par exemple). Un poncif peut être utilisé plusieurs fois, mais étant un support très fragile à cause de son utilisation répété il sera souvent détruit.

 

Poncif (détail) issu de « Ensemble de poncifs exécutés par Pierre-Paul et Pierre-Clément Paussy de Rouen » (c) Sabine Pasdelou

Cliquez sur l’image ci-dessus pour voir en détail les points réalisés sur la feuille.

Lors de la cuisson, les assiettes sont empilées et séparées les unes des autres grâce à ces supports en terre réfractaire afin qu’elles ne collent pas entre elles.

Cuisson des assiettes (c) Sabine Pasdelou

Les techniciens peuvent surveiller le bon déroulement de la cuisson des céramiques grâce à des montres fusibles. Elles se plient selon la température, donnant ainsi un bon repère aux techniciens.

Montres fusibles (c) Sabine Pasdelou

Le musée de la faïence a été fondé en 1990 sur le site de l’ancienne manufacture Eloury (1773). Lors des travaux, de nombreux objets ont été découverts, notamment ces tessons.

Tessons Quimper (c) Sabine Pasdelou

Les fragments de céramique sont communément appelés « tessons ». Concernant la fabriquation de Quimper, les tessons montrant une pâte rose s’identifient à une production riche de la fin du XVIIIe siècle contrairement à la pâte blanche, correspondant à un produit de facture plus populaire. A cette époque, peu de pièces étaient décorées.

J. Marie, potier sur son tour à vache, 1952 (c) Sabine Pasdelou

Avec cette pièce, l’artiste a voulu représenter un potier sur son tour à vache. Le tour à rotation continue est actionné par un bâton. Le mouvement circulaire permet de façonner des pièces de formes de grande taille, tels que des vases (tournage).

Une production typiquement bretonne ?

Et non, le musée n’était pas rempli de figures de petits Bretons ou de bol breton à oreilles. Comme toutes les manufactures, les productions quimpéroises varient selon les époques et les différents phénomènes de goût et de consommation. Elles répondent également aux impulsions données par les céramistes et directeurs successifs. Ces chefs d’entreprise/d’ateliers apportaient à la manufacture leurs savoir-faire et surtout le style régional qu’ils affectionnent.

La région Ouest, pauvre en faïenceries au XVIIIe siècle, pratique essentiellement l’importation.  L’arrivée de Jean-Baptiste Bousquet – originaire d’un village proche de Marseille – en 1699 est à l’origine d’une production faïencière qui se perpétue depuis plus de 300 ans. De plus, la présence d’eau et d’argile sont des éléments favorables à la fondation d’un atelier à Quimper. Son fils Pierre, maître-faïencier à Marseille, introduit les styles Moustiers et hispano-mauresque en plus du style marseillais. La petite fille de Pierre Bousquet épouse Clément Caussy en 1749. Ce faïencier, implanté à Quimper depuis 1747, est issu d’une famille de céramistes rouennais. A la mort de son beau-père, il dirige la faïencerie. Les différents successeurs de Bousquet, originaires de Nevers et de Rouen, impulsent le mélange des styles au sein de la Grande Maison.

En parallèle, François Eloury – employé chez Bousquet puis chez Caussy – construit un four dans sa propriété. Aidé de son fils, il développe son activité faïencière (pipes et poteries brunes). A la mort de François Fleury, l’atelier-manufacture possède 3 tours. L’entreprise s’agrandit durant les années 1780-90 et compte 28 ouvriers et 1 peintre en 1808.

Enfin, citons la poterie Dumaine dont la fabrication de grès au sel remonte à 1790. Son fondateur, Guillaume Dumaine s’attèle à la fabrication de buires en grès similaires à la production bordelaise.

Au XIXe siècle, Quimper compte 3 manufactures : le voisinage de ces fabriques sera bien évidemment un moteur clé dans leur production. Aujourd’hui encore, les modèles anciens sont réédités par la faïencerie…

La Grande Maison dirigée par Marie Elisabeth Caussy-de La Hubaudière continue activement l’extension de la fabrique et achète le domaine de Toulven, important site de terre à grès, au nom de la société de négoce « Vve de la Hubaudière et fils ». Ses différents successeurs développent l’activité artistique de la fabrique. Le goût pour les productions céramiques anciennes, telles que celles de Rouen et de Nevers, touche de nombreux amateurs et collectionneurs en France. La production quimpéroise, en raison de son mélange de divers styles régionaux, joue donc d’une certaine avance sur les autres manufactures durant la seconde moitié du XIXe siècle. De plus, la construction de voies ferrées en 1863 développe le tourisme dans la région. Les productions de « souvenirs » se multiplient au sein des manufactures quimpéroises, ainsi que les copies…

En 1825, le petit-fils de François Eloury, Nicolas, reçoit la fabrique et continue la production de grès. Son frère Guillaume, implante quant à lui une fabrique de grès et de faïence. Nicolas et son neveu, Guillaume Porquier, décident de s’associer en 1838 : la maison Eloury-Porquier vient de naître. En 1843, Guillaume Porquier achète la fabrique de son oncle Guillaume, il devient ainsi propriétaires des deux manufactures Eloury…

Service de table en faïence, décor « Botanique » – manufacture Porquier-Beau (c) Sabine Pasdelou

Ce service de table, dont le modèle a été réalisé par Alfred Beau (1829-1907) pour la manufacture Porquier-Beau, date du troisième quart du XIXe siècle. Ce service tranche radicalement avec les productions antérieures. Les motifs se référant au monde végétal et animal se répartissent de façon asymétrique sur les pièces : préférence pour les diagonales, motifs se déployant hors des « frontières » du centre de l’assiette, absence de décor spécifique à l’aile de l’assiette, etc. Cette répartition originale des motifs donne un rythme dynamique à l’ensemble, ce qui a été bien transmis par sa disposition muséographique.

Service de table en faïence, décor « Botanique » – manufacture Porquier-Beau (c) Sabine Pasdelou

Alfred Beau, photographe, céramiste et peintre est à l’origine de l’éclosion de la céramique artistique à Quimper. Plus d’une centaine de modèles japonisants sont ainsi créés (comme le service « Botanique ») ainsi que des modèles évoquant la vie locale. En plus de ces décors inédits, de nombreuses formes nouvelles vont émergées. En 1876, ses travaux ont été présentés à l’exposition organisée par la Société archéologique du Finistère. Le but de cette exposition était de valoriser les productions quimpéroises, aussi bien anciennes que contemporaines (cf Bulletin de l’Union centrale, Revue mensuelle des Beaux-Arts appliqués à l’industrie, 1876, n°23, juillet cité dans l’ouvrage de Jules Verlingue, Histoire de la faïence de Quimper, Rennes, Éditions Ouest France, 2011).

La production du XXe siècle : l’entrée dans la production artistique…

L’activité artistique d’Alfred Beau annonce une période féconde pour la production locale. Plus de 200 artistes vont œuvrer au sein des fabriques quimpéroises durant le XXe siècle. Les productions typiquement bretonnes continuent d’être produites en parallèle de cette grande activité artistique.

Sous l’impulsion de Jules Verlingue, une production de grès artistique émerge à Quimper à partir de 1922. Ces grès nommés Odetta en hommage à la rivière Odet d’où provient la terre à grès, forment un ensemble original tant par la technique employée que pour les décors créés.

Voici quelques exemples d’œuvres de cette période :

Coupe en grès – HB Quimper Odetta, au revers « g » gravé (c) Sabine Pasdelou

Vase en grès – HB Quimper René Beauclair (c) Sabine Pasdelou

Vase à la sirène – HB Quimper Alphonse Chanteau (c) Sabine Pasdelou

 

Pour finir cet article, voici quelques clichés sur des œuvres d’artistes présentées au musée qui m’ont particulièrement frappées par leur couleur, leur scénographie et leur qualité plastique. Je vous recommande ce musée dont les collections sont de grande qualité et très bien exposées…

François-Victor Bazin (1897-1956)

F. Bazin, Maquette du monument aux morts de Pont-l’Abbé, Hommage aux morts 14-18 (c) Sabine Pasdelou

 

F. Bazin, Égyptienne porteuse d’eau (c) Sabine Pasdelou

 

Anna Quinquaud (1890-1984)

A. Quinquaud, Femme du Fouta-Djallon, 1930 (c) Sabine Pasdelou

 

Cette œuvre présentée à l’exposition coloniale de 1931 a été rééditée récemment. A l’occasion de cette exposition, les fabriques quimpéroises sollicitent des artistes comme Quinquaud qui ont voyagé en Afrique.

Georges Robin (1904-1928)

G. Robin, Bigoudène en grès (c) Sabine Pasdelou

 

Francis Renaud (1887-1973)

Francis Renaud, Douleur, vers 1927-1930 (c) Sabine Pasdelou

 

Jacques Nam (1881-1974)

Nam – manufacture HB, circa 1945 (c) Sabine Pasdelou

 

Robert Micheau-Vernez (1907-1989)

R. Micheau-Vernez, Grande Bigoudène en costume ancien (c) Sabine Pasdelou

Cet artiste est sans aucun doute le plus prolifique que les fabriques quimpéroises aient connu. Il faisait parti du mouvement Ar Seiz Breur (les 7 frères), créé sous l’impulsion de Jeanne Malivel et René-Yves Creston qui œuvraient pour une revalorisation de la création artistique et artisanale en Bretagne.

Ce modèle de Bigoudène a été créé en 1947. Une pièce identique a été offerte au général de Gaulles en 1949.

 

Pour aller plus loin – Bibliographie :

Lucas Antoine, La céramique artistique de Quimper, Plomelin, Éditions Palantines, 2003.

Roullot Michel J., Les Faïences artistiques de Quimper aux XVIIIe et XIXe siècles, Lorient, Art Média, 1980.

Taburet Marjatta, La Faïence de Quimper, Paris, Édition Sous le vent, 1979.

Verlingue Bernard Jules, Odetta : les grès d’art de Quimper, Plomelin, Éditions Palantines ; Musée de la Faïence de Quimper, 2007.

Verlingue Bernard Jules, Histoire de la faïence de Quimper, Rennes, Éditions Ouest France, 2011.

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