Exposition Hokusai – Grand Palais (1/2)


Deux ans après l’exposition Hokusai, « l’affolée de son art » d’Edmond de Goncourt à Robert Lagane qui s’est tenue au musée national des arts asiatiques Guimet, le Grand Palais consacre jusqu’en janvier 2015 une importante exposition monographique en deux parties sur l’artiste Hokusai (1760-1849).

Personnalité extrêmement riche, ce véritable « fou de dessin » (Gakyôjin) laisse une quantité inimaginable d’œuvres après une carrière prolifique et longue de 70 ans. Sa production, comprenant des milliers d’œuvres, a fait l’objet d’une sélection méthodique de la part des commissaires français et japonais selon six étapes importantes de la carrière de l’artiste. Le public a la possibilité de découvrir quelques 500 œuvres présentées de manière chronologique ainsi que certaines œuvres françaises rattachées au japonisme. En effet, l’art français entame un bouleversement sans précédent avec l’arrivée de cet art japonais durant la seconde moitié du XIXe siècle. Les estampes, nombreuses sur le marché et ne coûtant presque rien, ont un rôle primordial dans les milieux artistiques. Les artistes français ont trouvé de nombreuses solutions plastiques grâce à l’iconographie, le style ou la composition : l’utilisation des aplats de couleurs, la dissymétrie, la construction en diagonale, la disparition des ombres, la vision des personnages de dos et l’usage de lignes simplifiées et fluides en sont des exemples. C’est de cet impact qu’est né le japonisme, courant complexe et vague, et qui s’est développé au sein des groupes d’artistes ayant rejeté les normes artistiques de leur temps. Ce n’est pas dans les milieux académiques, mais dans celui des artistes et écrivains les plus modernes, celui des réalistes et des naturalistes par exemple, que l’on trouve les japonisants.

Depuis une quarantaine d’années, les expositions ayant souligné l’impact esthétique et technique de l’art japonais sur l’art français sont nombreuses et témoignent de la richesse des travaux récents sur la question. Cet engouement tant médiatique que scientifique fut notamment relancé par l’importante exposition Japonisme de 1988 au Grand Palais. Depuis, les nombreuses publications et expositions ont souligné régulièrement l’apport notable de l’esthétisme japonais dans la production des artistes.

Hokusai reste un des maîtres de l’estampe les plus connus à ce jour en Occident. Sur la centaine de signatures qui nous sont parvenues, six noms correspondant aux six plus importantes phases de sa carrière ont été choisis. En effet, à chaque moment clé de sa carrière artistique, et comme il est d’usage au Japon, Hokusai adopta un nouveau nom. L’exposition a souhaité rendre hommage à l’œuvre protéiforme de l’artiste.

Bien qu’universellement reconnu aujourd’hui, sa jeunesse et sa formation sont communément admises par la communauté scientifique. Hokusai est né en 1760 dans un faubourg d’Edo (ancienne Tokyo). Orphelin à l’âge de trois ans, Hokusai aurait été adopté par un fabricant de miroirs qui lui aurait permis de révéler ses aptitudes pour le dessin. À l’adolescence, il aurait effectué son apprentissage chez un xylographe, s’initiant ainsi à la technique de la gravure. C’est à l’âge de 18 ans qu’il devient dessinateur et commence sa production au sein de l’atelier de Katsukawa Shunshô (1726-1793) : Hokusai prend ainsi le nom de Katsukawa Shunrô (1778-1794). Il parvient très tôt à exprimer son goût pour l’observation de l’homme. Son approche, parfois teintée d’un sens critique et humoristique, suggère l’ironie aimable de l’artiste envers l’Humanité. Le contexte est alors favorable à sa créativité : Edo, alors en plein épanouissement démographique et économique, connaît une importante vitalité artistique qui se concrétise notamment dans la production d’ukiyo-e « images du monde flottant ». C’est grâce à ce type de production très populaire qu’Hokusai deviendra un des maîtres les plus célèbres. Il produit dans un premier temps de nombreuses estampes bon marché, notamment des portraits d’acteurs de kabuki, des illustrations de livres et des cartes de vœux (surimono). C’est à cette époque qu’il adopte le nom de Sôri (1794-1805) puis de Katsushika Hokusai (1805-1810).

C’est sous le nom de Taitô (1810-1819) que l’artiste commence la Manga. Ce recueil de dessins spontanés en quinze fascicules publiés entre 1814 et 1878 reste un des manuels d’apprentissage du dessin les plus célèbres depuis sa réalisation. En 900 pages et 4.000 motifs, Hokusai représente notre monde qu’il soit humain, animal ou végétal, réel ou imaginaire en enchaînant de manière aléatoire les croquis. C’est avec grand intérêt que ces différentes facettes du maître pourront être découvertes par le visiteur dans une salle entièrement consacrée à la Manga dans l’exposition du Grand Palais.

Doué d’une curiosité artistique insatiable, Hokusai pratique tous les genres traditionnels tout au long de sa carrière avant d’offrir à l’art de l’estampe japonaise les grandes séries de paysages ayant contribué à sa postérité. L’attention nouvelle pour une nature sublimée au fil des saisons offre des sujets privilégiés pour de nombreux artistes japonais. Que ce soit en se promenant ou en parcourant les routes de pèlerinage, les Japonais s’adonnent à cette contemplation méditative des éléments de la nature, renouant ainsi avec un shintô imprégné de pratiques culturelles ancestrales en honorant notamment les kami, esprits divins dont le culte peut être rendu près d’une rivière ou d’une montagne. Dès lors, les loisirs du peuple sortent du cadre strictement urbain et se voient retranscrits dans les estampes. Cette transformation du quotidien est aussi liée aux politiques de censure du shogunat des Tokugawa qui multiplie les édits interdisant les estampes érotiques (shunga), la représentation nominatives de courtisanes et les grands portraits en buste. Ces changements entraînent une remise en cause des sources d’inspiration chez les artistes. Ainsi, c’est dans l’estampe de paysage qu’Hokusai, devenu Litsu (1820-1834) choisit de s’exprimer. C’est de cette période qu’il conçoit ses ukiyo-e les plus célèbres : les Trente-six vues du Mont Fuji et ses peintures de fleurs et oiseaux (kacho-ga).

Le Grand Palais présente ainsi au public les déclinaisons du volcan sacré, traité sous de multiples points de vue, avec des lumières variées et des atmosphères changeantes. L’apport raffiné du bleu de Prusse, récemment introduit au Japon par les Hollandais, révèle également l’engouement de l’artiste pour ce colorant artificiel. La montagne est par ailleurs valorisée par les divers cadrages ou au contraire tend à s’effacer au profit d’un horizon lointain pour mettre au premier plan l’activité humaine. Ainsi, les paysages qui étaient jusque-là des éléments anecdotiques de la composition deviennent des sujets en soi. Hokusai saisit cette nouvelle appréciation shintoïste de la nature et la sublime à travers l’estampe. Face au succès de ces productions, les éditeurs multiplient les commandes des sites célèbres et des vues des villes et provinces du Japon (meisho-e). La mode des guides touristiques illustrés destinés à un public de plus en plus large désireux de visiter les sanctuaires et sites célèbres du Japon prend le relais sur celle des estampes de kabuki. Bien que connaissant le succès de son vivant, Hokusai connaît une vie tumultueuse et changeante. En 1839, un incendie détruit sa maison ainsi que son matériel et ses œuvres. À partir de ce moment, et jusqu’à la fin de sa vie, Gakyô Rôjin Manji (1834-1849) se désintéresse de l’estampe et s’adonne essentiellement à la peinture, notamment de divinités et de figures protectrices.

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