Arita – 2016 /


2016 / est un atelier collectif éphémère réunissant 16 designers de différentes nationalités (Hollande, Allemagne, Suisse, France, Suède, Espagne et États-Unis) au sein de la ville d’Arita (préfecture de Saga, île de Kyushu, Japon). Ce hub, constitué de jeunes designers et de créateurs plus expérimentés, avait comme objectif de créer des céramiques utilitaires avec les usines locales. Les potiers d’Arita ont toujours su préserver une production alliant tradition et modernité. Cette collaboration avec des créateurs étrangers devait leur permettre de redynamiser une production locale essoufflée et vieillissante. Le projet, sponsorisé par la préfecture de Saga, a été établi en partenariat avec les Creative Industries Fund NL et 9 fours d’Arita. La co-direction artistique du projet a été confiée au designer japonais Teruhiro Yanagihara et au studio hollandais Scholten & Baijings, dont la réalisation commune pour le projet 1616 à Arita avait déjà été couronnée de succès. 2016 / en est la suite logique. Les dimensions collaborative et collective de ce nouveau chapitre de l’histoire de la production porcelainière d’Arita ne visent pas l’art pour l’art, mais la conquête de nouveaux marchés dans un contexte de plus en plus compétitif. 2016 / a pour objectif de trouver des solutions à un contexte économique devenu difficile pour le secteur de la céramique utilitaire de qualité. En effet, depuis le milieu du XXe siècle, les fours d’Arita connaissent une baisse significative de leur activité, récession amplifiée par la bulle spéculative qu’a connue le Japon dans les années 90.

D’emblée, 2016 / dénote une ambivalence historique et économique. Le contexte y est favorable : la ville célèbre ses 400 ans de fabrication de porcelaine. En 1616, la découverte d’un gisement de kaolin et l’arrivée de céramistes coréens à Arita sont à l’origine de l’industrie porcelainière au Japon. Dès lors, Arita diffuse sa production de manière locale et internationale en créant une céramique d’exportation. Les Hollandais sont à ce moment les seuls à pouvoir commercer avec le Japon jusque la réouverture forcée des ports au négoce international par les Américains en 1854. Une fois la mise en place d’une politique commerciale stable au cours de l’ère Meiji (1868-1912), le Japon invite des artistes ainsi que des ingénieurs européens et se procure plusieurs machines françaises et allemandes afin d’améliorer la production de porcelaine. Ainsi, les fours d’Arita ont pu accroître leur productivité grâce à ces nouvelles relations commerciales et politiques. L’accélération économique que connaît dès lors l’Occident par le biais de la massification de sa distribution offre au Japon une clientèle étrangère conséquente. L’émergence des grands magasins, en lien avec l’industrialisation massive des biens fabriqués à partir des années 1850, voit l’apparition d’une nouvelle clientèle : la classe moyenne. La satisfaction des besoins de cette clientèle est possible grâce aux produits bon marché permettant une consommation culturelle et artistique. Les Européens deviennent avides des objets venant de cet ailleurs lointain.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les besoins se modifient en raison des nouveaux rapports à la temporalité : consommer devient rapide et simple, notamment en raison de la hausse des salaires et de la baisse des prix des biens fabriqués. Désormais, cette tendance s’effectue au profit d’une reconfiguration de cette temporalité à travers le retour de l’appréciation culturelle de ces objets, notamment dans le luxe. Alors que la clientèle tend à souligner la grande accessibilité des produits, différentes stratégies sont mises en place pour éviter aux marques et fabriques de perdre de la valeur. L’actuelle mutation socioculturelle du luxe offre des stratégies pertinentes pour les métiers d’art. Afin de ne pas dénaturer la valeur des produits massivement accessibles, une stratégie liant art, histoire et communication est efficace. À titre d’exemple, les photographies utilisées sur le site Internet de 2016 / mettent l’accent sur la capacité de production (les usines, la carrière de kaolin, les céramiques variées) et inscrivent géographiquement ce projet (les montagnes, les rues et les maisons traditionnelles). Elles révèlent la pertinence d’un projet inscrit dans une localité connue pour son savoir-faire et pour ses matières premières. La dimension patrimoniale de ce projet par le biais du site Internet est également efficace ; elle atténue le caractère industriel de la production en soulignant ses singularités historiques et artisanales. Alors que la croissance exponentielle de biens fabriqués montre souvent des conséquences néfastes dans les pratiques de consommation, les entreprises adoptant ces stratégies ont pu se positionner de manière compétitive.

L’alliance de l’art et des codes du luxe permet de travailler le caractère distant des produits, tout en relativisant son accessibilité. 2016 / prend une dimension supérieure dépassant l’unique valeur d’une céramique de qualité et se trouvant dans une dimension culturelle plus globale. Le projet tend à se détacher d’une dimension purement commerciale ; il revendique une valeur singulière grâce à ses implications culturelles. 2016 / montre les voies possibles pour la production de céramiques sérielle de qualité. Sa réussite s’explique notamment par le fait qu’Arita incarne un mythe tout en innovant, fabrique en quantité tout en respectant l’artisanat. Le lien entre art et économie est naturellement inscrit dans l’histoire de cette production. Arita a su adopter une stratégie efficace en mettant en avant ses 400 ans d’existence, ainsi que son caractère local et global. Être compétitif à l’échelle nationale et internationale est un défi de taille. Faire travailler ensemble des créateurs de différentes origines et aux parcours variés, puis inscrire un projet dans une démarche à la fois historique et économique, ont été des stratégies efficaces : 2016 / est déjà une réussite à échelle locale alors que la distribution internationale de cette production vient de débuter. Les innovations sont possibles à travers l’échange des pratiques et des manières de penser, de créer. L’inscription patrimoniale et culturelle de ce projet est efficace, que ce soit à travers sa campagne de communication numérique, la publication d’Arita / Table of Contents (Phaidon), et la participation à différentes expositions. Par ailleurs, l’ouverture de l’Arita House à Amsterdam permet de présenter les collections dans un contexte intimiste où le public peut se projeter en tant qu’utilisateur. L’inscription de cette production dans une histoire locale, mais aussi internationale, a contribué en partie au succès de 2016 /. Il ne s’agit pas d’un projet éphémère ; l’objectif est aussi de poursuivre ce renouvellement créatif. Les fabriques de céramiques peuvent incarner le savoir-faire, tout en innovant, et produire en quantité tout en restant des artisans. Cela ne doit plus être un paradoxe.

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